Publié par : on 8 décembre 2019

POUR TÉLÉCHARGER CETTE PHOTO CLIQUEZ ICI

Des Artistes de haut niveau
Transcendance de la beauté
Terrain d’exposition  : Champ-de-mauve, Lac Brome
Le 27, 28, 29 septembre 2019
Par André Seleanu

À un moment de l’histoire de l’art lorsque le travail de la main semble céder le pas à une kyrielle de nouveaux courants, l’art du contact avec le support – la peinture, le travail graphique, la sculpture – était célébré dans le cadre d’un remarquable événement à Lac Brome, dans les Cantons de l’Est.

Le soleil doré d’une superbe fin de semaine d’automne saluait le travail de douze artistes qui présentaient leurs créations dans des tentes dressées en plein air sur le site champêtre connu comme Champ-de-Mauve au coeur d’une zone campagnarde ceinte de forêts et de collines. L’artiste Muriel Faille était l’organisatrice de cette grande exposition qui célébrait cette fois-ci sa vingt-huitième session annuelle.

Les participants étaient des professionnels qui ont marqué l’histoire de l’art québécois. Leur travail se démarque par l’authentique recherche artistique qui le nourrit et par une spiritualité de l’oeuvre accomplie, qui intègre le principe transcendant de la beauté.


Dominique Sarrazin, enseignante au département d’arts visuels de l’UQÀM, est une praticienne chevronnée de la collagraphie, une technique de gravure qui obtient d’intéressants effets texturaux par l’inclusion d’objets et de matières – telles que le sable – dans la matrice appliquée à la planche gravée. Ses oeuvres de petit format se distinguent par une lisse et transparente finition en epoxy, leur conférant une apparence tout à fait spécifique.

Les images de Sarrazin mettent en exergue des formes organiques et minérales indéfinissables dans des blancs, gris et noirs ponctués par des taches bleues et orangées. Elles recèlent un commentaire de la nature comme une forme de sous-texte généralisé, qui est possiblement relié aux tentatives de la poésie actuelle d’exprimer l’ineffable, ou ce qui n’est pas dit dans le langage courant. Il me paraît que d’inquiétants pressentiments sont effleurés dans ces images qui dégagent une fine allusion par rapport au mal-être de notre temps.


Les toiles de Muriel Faille abordent aussi le registre abstrait avec des jeux libres de gris, des nuances de blanc et des noirs texturés mis en exergue par des touches vertes, rouges et de couleur brique, qui nous laissent imaginer le bruissement de la forêt tel qu’il change avec les saisons. Muriel habite à Lac Brome : elle capte l’aspect secret des arbres qui débouche – lorsque nous sommes à l’écoute – sur un monde inconnu. Comme dans le travail de Dominique Sarrazin, l’intuition et l’étonnement y jouent un rôle essentiel dans une forme de magie picturale.


Juliana Joos est spécialiste de la gravure et cette maîtrise se manifeste par le fait qu’elle aborde avec autant d’adresse et de raffinement l’eau-forte monochrome (en noir et blanc), ainsi que la gravure sur bois. Cette subtilité se manifeste dans des images de la nature et de la forêt, qui apparaissent dans diverses interprétations et allusions, ainsi que dans la représentation d’humbles objets d’usage courant, telles que des meubles. Elle domine les petits formats et l’on note la grâce dans l’épuration des formes, ainsi que la diversité du trait et de la minutieuse réticulation du graphisme des textures.


Louisette Gauthier Mitchell, professeure d’art plastiques de l’UQÀM à la retraite, est connue et aimée à cause de l’influence qu’elle a exercée pendant longtemps sur des promotions d’artistes qui furent ses étudiants. Ses toiles à l’acrylique peuvent être assimilées à « la nouvelle figuration », une forme de néo-expressionnisme. Ses figures d’un vague anthropomorphisme « flottent » dans le champ pictural. Des jaunes, des verts prairie non-saturés, des roses ponctuent sa peinture et des rappels des peintres qu’elle aime Miró et Chagall se font entrevoir en douceur dans son microcosme plastique. « C’est un monde joyeux, que je peins » dit Madame Gauthier-Mitchell. Et j’ajoute : un monde en même temps mystérieux et vivant. L’artiste crée aussi des meubles qui suivent les mêmes arrangements chromatiques que ses toiles.


Léonel Jules transpose en peinture un subtil onirisme. Ou encore peut-on dire qu’il arrive à peindre la beauté de la mémoire. Dans une toile rectangulaire de grand format, il représente un paysage antillais d’une grande délicatesse incluant la montagne, la mer, des arbres, des fleurs… À la faveur de transparences colorées travaillées sur un mode diaphane et différencié qui est son secret, Léonel Jules nous transpose dans un monde naturel qui semble à la fois réel – tel qu’on l’a connu en voyageant dans les Antilles – et onirique, tel l’étonnement ou le vertige d’une rêverie. Il a une technique picturale qui lui permet de donner cette représentation diversifiée au temps et à l’espace. Dans des petits formats abstraits, le jeu de taches et de points représente peut-être la danse et la musique en utilisant un chromatisme où le noir, et l’or, soulignent les zones rouges et blanc albâtre. Les petits formats dégagent une impression unitaire et forte qui produit un petit choc visuel.


Michel Beaucage est un virtuose de la peinture à l’huile : une « peinture-peinture » chromatique, qui parle surtout d’elle-même, quoiqu’elle puisse toujours se prêter au jeu du sous-texte et des allusions… Ceci, à une époque lorsque le « discours » -sociologique, politique, bio-génétique – a tendance à se « reterritorialiser » dans le champ de l’art, pour adopter un concept de Gilles Deleuze. C’est-à-dire que l’art doit parler de quelque chose autre que l’art. Eh bien, Beaucage nous régale une peinture qui combine le champ chromatique avec la gestualité des courbes, cercles, arabesques dans une alchimie visuelle qui lui est propre. Une forme découpée est parfois juxtaposée à son « envers » négatif, dans cet art qui nous met au défi de trouver l’équivalent langagier qui lui convient. Les couleurs saturées – bleu, violet, rouge – s’y retrouvent grâce à une gestuel « activée » par l’énergie vitale qi à la chinoise. La Chine fait la fête avec l’Amérique, en l’occurence le Québec… Beaucage semble se placer dans le sillage de la violence tourmentée du trait de pinceau des « sept peintres excentriques » chinois du dix-septième siècle, dont, notamment Chu Ta et le moine bouddhiste Shitao… Dans cette version du « néo-expressionnisme » abstrait, Beaucage se retrouve dans son élément.


Dans l’oeuvre de Peter Gnass, l’esquisse et l’ébauche deviennent des genres en soi. On pense découvrir des dessins d’architecte surtout appuyés par une écriture géométrique en lettres moulées, mais surprise : il s’agit de textes qui complémentent les dessins. L’esthétique de l’écriture appartient à l’oeuvre; elle n’est nullement conceptuelle, comme le serait un élément explicatif qui élucide en partie le puzzle de l’ensemble. L’influence du style sobre, épuré du Bauhaus est sûrement présent dans cette oeuvre. Le tout est aéré, agréable à regarder. Il s’agit d’architectures incomplètes, de monuments ébauchés… On pense même au mot déconstruction, sans qu’une pensée ardue se glisse dans notre esprit. Les oeuvres de Gnass, étalées sur quelques décennies, reflètent peut-être ce moment heureux d’avant l’an 2000, lorsque le modernisme faisait doucement place au post-moderne, avec l’ouverture et le manque de rigidité qui caractérise les transitions.

L’ample travail photographique de Gnass combine humour et mystère et maintient cet unique aspect conversationnel qui rend ses oeuvres si agréables. Une intéressante tension visuelle a lieu entre le laconisme et les divers sous-entendus de l’oeuvre.


Le sculpteur André Fournelle propose une oeuvre en forme de trépied intitulée Fil à plomb, très centrée, très « essentielle » dans son lien avec la nature et le paysage qui l’entoure. Influencée par le cubisme et le suprématisme russe minimaliste ( peut-être Malevitch…) l’oeuvre de Fournelle effleure le domaine conceptuel, tout en restant centrée en deçà du signe et bien ancrée dans la matière.

Cette présentation d’oeuvres si variées en style et contenu démontre la force de l’art au Québec; elle est la preuve du travail constant d’artistes dévoués corps et âme à leur métier.


Deborah Chapman, artiste


Francine Beauvais, artiste


Normand Moffat, artiste


André Seleanu, critique d’art montréalais, collabore aux revues Vie des Arts et Canadian Art. Il est membre de l’Association internationale des critiques d’art. (AICA)

Publié dans : Diffuseurs

Commentaires

Soyez le premier à laisser un commentaire.

Laissez une réponse


Vous pouvez utiliser ces balises HTML et attributs : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*